29/01/2017 16:27
Cette année 2017, janvier a le privilège de fêter deux passages à l’An Nouveau. Celui du Têt Tây, le 1er du mois, et celui du Têt Ta, le 28 du mois. Ce qui n’est pas de tout repos !
>>Hanoï clair-obscur
>>Éprouvante métamorphose
>>C’est pas un cadeau

Juste le temps de ranger les cotillons, de récupérer les langues de belle-mère et les chapeaux pointus, et de compter les bouteilles de champagne échappées à la frénésie commémorative du Jour de l’An occidental, et voici que commencent les préparatifs de la fête du Têt Nguyên Đán (Nouvel An lunaire). Pas le temps de souffler : il faut faire place nette pour accueillir les Génies de l’Année du Coq. Mais attention, il ne s’agit pas de rigoler ! La fête est joyeuse, mais respectueuse de rites, sans lesquels, rien de bon ne pourrait advenir pour l’année nouvelle.
 
Coutumes communes
 
Depuis quelques temps, ma femme récupère consciencieusement tous les billets de moins de 5.000 dôngs qui apparaissent dans la maison. Elle les regroupe en une liasse qui grossit de jour en jour. S’ils sont froissés, elles les repassent. Seuls les déchirés ou écornés trouvent grâce à ses yeux. 
 
La première année de notre mariage, j’avais craint pour la santé mentale de la mère de mon enfant, redoutant de la voir tomber dans une conduite compulsive et obsessionnelle, qui aurait traduit une sénilité mentale précoce ou une névrose tardive ! En fait, cette billetophilie saisonnière n’est que le sacrifice à un des nombreux rituels de la fête du Têt Nguyên Đán. Ces billets seront répartis dans plusieurs enveloppes rouges, qui seront distribuées le jour du Têt et les deux jours suivants aux enfants de son village natal, en symbole de chance. Ce sera surtout pour tous ces enfants l’aubaine de pouvoir s’acheter des friandises !

Une estampe populaire à l’effigie d’une famille de gallinacés.

Mais la razzia sur la menue monnaie n’est pas la seule préoccupation en cette période de préparatifs du Têt. En déménageant au cours de l’été, nous avons hérité d’une maison plus grande avec, trésor inestimable pour qui habite en ville, une courette suffisamment large pour y disposer des plantes en pots : bougainvillée partant à la conquête des murs et du toit, hoa quỳnh ou épiphyllum, adenium, et même un bébé aréquier récupéré je ne sais où.
 
Mais le pot le plus imposant est celui qui contient la plante la plus importante : le kumquat. Nous l’avons acheté en fin d’été, avec la promesse d’une floraison abondante, qui donnerait naissance à une myriade de fruits d’un orange lumineux, garantie d’un authentique kumquat de Têt. Aurions-nous été victimes d’une escroquerie, ou n’aurions-nous pas la main verte ? Toujours est-il que si les feuilles ont proliféré, notre arbre ne nous a offert qu’une seule et unique fleur, que nous avons suffisamment chouchoutée pour en voir le fruit, mais qui est bien loin de rendre notre arbre du Têt crédible ! Laissant là notre arbre mono filial, et profitant de la proximité des vergers, nous sommes allés acheter un magnifique kumquat, orné de ces resplendissantes perles orangées qui lui donnent toute sa dignité.
 
Une fois celui-ci installé à la meilleure place dans notre cour-jardin, nous nous sommes enquis d’un autre élément typique de la fête du Têt : l’estampe traditionnelle.
 
Usages peu communs
 
Il existe, à une trentaine de kilomètres de Hanoï, un petit village, Dông Hô, longtemps oublié, mais qui perpétue la fabrication des estampes sur papier , qui s’offrent en guise de porte-bonheur lors de la fête du Têt : carpes porte-bonheur, souris et rats intellectuels, cochons tatoués, ménages à trois tantôt heureux, tantôt malheureux… Autant de scènes traditionnelles qui sont censées apporter bonheur, chance, amour, réussite et santé, quand on les offre à nos proches.
 
C’est pourquoi, ce dimanche de janvier, je me trouve là, chez un artisan héritier d’un savoir vieux de 500 ans. Je compulse les nombreuses peintures, imprimées sur un papier fabriqué d’un bois au nom imprononçable : le rhamnoneuron, tandis que ma fille profite de notre contemplation pour explorer la réserve de tampons gravés sur bois. J’ai tout juste le temps de sauver une pile de tampons de 200 ans d’âge.
 
De retour chez nous, je pose les estampes que nous avons choisies sur la table basse du salon, avant de vaquer à d’autres occupations. Alors que tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, un bruit de vaisselle cassée, suivie par un hurlement strident, trouble l’atmosphère paisible de ma ruelle. Je me précipite à la source du bruit, pour trouver ma fille en pleur, ma femme en rage, et l’auteur de ce séisme, sous la table du salon, le museau entre les pattes et la queue battant faiblement. Que les âmes prudes se rassurent !

 
Je n’évoque pas ici la position équivoque d’un voisin mal intentionné, mais je décris simplement la situation dans laquelle se trouve la petite chienne chihuahua que ma fille a rapportée de sa dernière visite chez la voisine. Ce petit animal de quelques mois n’est jamais aussi heureux que lorsque toute la maisonnée est réunie, et qu’il peut vagabonder à son gré en mordouillant tout ce qui lui passe sous les dents. En l’occurrence, il avait trouvé à son goût les branches basses de notre nouveau kumquat et, en les tirant, agrippant, triturant, il avait réussi à faire basculer le pot qui, en tombant à terre, s’est brisé, laissant s’écouler la terre nourricière et écrasant les fruits jolis.
 
Qui aime bien châtie bien : ma femme s’était emparée d’une tige de bambou pour lui en administrer quelques coups bien sentis. Ma fille, émue de voir son petit compagnon puni, s’était mise à pleurer. Tandis que je consolais ma fille et que mon épouse tentait de redonner figure végétale à notre kumquat, le chiot se faisait oublier… Jusqu’au moment où j’entendis un bruit de papier mâchouillé : les estampes posées sur la table basse du salon servaient à renforcer la dentition naissante du chien miniature !
 
Rituel rare
 
Entre nettoyage à fond de la maison, confection des plats traditionnels, préparation de l’autel des ancêtres, il existe un rite auquel je sacrifie régulièrement : celui de la consultation de mon avenir annuel. Et au supermarché de l’art divinatoire, plus d’une centaine de techniques s’exposent à ma convoitise.
 
Pour cette année gallinacée, je m’offre la gyromancie (1). Pour ceux qui l’ignorent, cet art se pratique en tournant rapidement sur soi-même au centre d’un cercle portant des lettres tracées au hasard sur sa circonférence. Les prédictions de la gyromancie se déduisent des mots formés par l’assemblage des lettres sur lesquelles le consultant finit par tomber étourdi.

Je sélectionne donc le gyromancien le plus pourvu de sparadrap et ecchymose, signe indubitable d’une nombreuse clientèle. Plusieurs chutes et convulsions plus tard, il m’annonce une année à la fois calme et heureuse, et placée sous de bons auspices.
 
Alors que le devin est en réanimation, le kumquat en pleine expansion, les estampes en exposition et le chien en liberté sous condition, je peux enfin vous souhaiter…
 
… une belle et joyeuse année du Coq 2017 !
 
Gérard BONNAFONT/CVN
 
(1) : Je précise que la gyromancie n’est pas un rite du Têt, mais l’occasion était trop belle d’explorer cette partie de l’âme humaine.
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