Un poète et son asile du Nuage Blanc

Huu Ngoc nous présente un choix substantiel de poèmes de Nguyên Binh Khiêm, penseur et humaniste du XVIe siècle. Il est le pionnier de la poésie en nôm (idéogrammes vietnamiens).

La statue de Nguyên Binh Khiêm, installée dans une école primaire.

L’écrivain lettré érudit et grand poète Nguyên Binh Khiêm (1451-1585) a dominé la vie littéraire et même politique du XVIe siècle, période marquée par des troubles très graves qui entraînèrent l’usurpation du trône des Lê (1428-1527) par les Mac (1527-1592), puis des guerres incessantes entre les partisans des deux dynasties. Le pays était divisé en deux zones. La population vivait dans la misère et l’insécurité. Les mandarins et les lettrés en général devaient choisir un camp ou l’autre, ou opter pour la retraite.
Nguyên Binh Khiêm a su se maintenir au-dessus de la mêlée bien qu’ayant servi à la cour des Mac. Sa profonde culture confucéenne et taoïste, son mépris des honneurs, son amour du peuple, sa sagesse, sa réputation de Nostradamus en imposaient à tous les clans politiques qui venaient le consulter dans son asile de Bach Vân (Nuage Blanc).
Le pionnier de la poésie nationale
Né dans une famille de lettrés du village de Trung Am, district de Vinh Lai (actuellement district de Vinh Bao, ville de Hai Phong, Nord), il a été initié dès son enfance à la culture classique par une mère très distinguée. Disciple de Luong Dac Bang, il est très versé dans la géomancie et l’art divinatoire. Ecœuré par les crises politiques et sociales, il a d’abord refusé de se présenter aux concours mandarinaux. Pressé par ses amis, il ne le fait qu’à l’âge de 45 ans et reçoît le titre de Trang nguyên (Premier Docteur aux concours mandarinaux). Après huit ans, il quitte la carrière mandarinale et se réfugie dans son village natal, habitant l’asile de Bach Vân. Il forme de nombreux disciples dont beaucoup seront renommés : Luong Huu Khanh, Phùng Khac Khoan, etc.
Nguyên Binh Khiêm laisse plusieurs œuvres en caractères chinois dont le Bach Vân am thi tâp (Recueil de poèmes de l’asile du Nuage Blanc). Mais c’est le recueil Bach Vân quôc ngu thi tâp (Recueil de poèmes de l’asile du Nuage Blanc en langue nationale) comprenant une centaine de poèmes en nôm (idéogrammes vietnamiens pour transcrire la langue vernaculaire Viêt alors que la poésie classique emploie les caractères chinois) qui lui a valu l’honneur d’être le pionnier de la poésie nationale. Au lieu de versifier en han (idéogrammes chinois classiques), il avait employé la langue de son peuple. Ceci nous fait penser aux poètes de la Pléiade du XVIe siècle aussi, qui préféraient rimer en français et non en latin. Nous donnons ci-dessous un choix de poèmes de Nguyên Binh Khiêm traduits en français.

Le Recueil de poèmes de l’asile du Nuage Blanc en langue nationale de Nguyên Binh Khiêm.
Photo : CTV/CVN

Recueil de poèmes de l’asile du Nuage Blanc
(…) Il faut au riche trois repas par jour, deux marmites suffisent en cas de pauvreté
Rien ne vaut d’être satisfait de son sort.
L’âcre infusion de bois d’abricotier apaise ma soif.
Par les fortes chaleurs, je m’étends sous la véranda éclairée par la lune, dans la brise légère.
Devant mes yeux, les paysages des monts et des fleuves rappellent les huit tableaux classiques (1).
Herbes et fleurs, à travers les quatre saisons, prennent des couleurs variées comme du brocart brodé.
À mon gré, tous les jours, je me couche tard, je me lève tôt,
Remerciant en toutes choses le Ciel magnanime de ses faveurs comme sous le règne de Nghiêu (2).
* * *
Je répugne à me faufiler sur le chemin des honneurs (3)
Jouissant de loisirs, je les dois conserver en ma vie.
J’aime depuis toujours ma modeste retraite, maison à trois travées.
Que de paysages, au milieu des monts et des fleuves, me sont devenus familiers.
Jamais les plaisirs rustiques de la solitude ne me lassent, bonnes ou mauvaises, les opinions des gens me laissent indifférent.
Si la fleur de l’abricotier ne s’entr’ouvre pas en automne, elle n’est pourtant pas tardive (4).
Que de fois s’ouvrant en hiver, elle précède d’autres fleurs et leur annonce le printemps.
* * *
Maintes fois, j’ai connu succès et défaite,
C’est pourquoi, méprisant les honneurs, je leur préfère une vie de loisir
Dans ma retraite «Bach Vân», au milieu d’un repos complet,
Je jouis d’un bonheur serein.
Je répugne à me bousculer sur les chemins aux poussières rougeâtres (5).
Jusqu’à une heure tardive, la réunion se prolonge, avec des fleurs comme visiteurs,
Dans le silence de la nuit, une lampe : la lune pour éclairer mon âme.
Jamais ne sois indifférent ! Distingue le rouge et le noir :
Rouge, le cinabre est toujours rouge, mais l’encre est toujours Noire (6).
* * *
Les cheveux se font rares, les dents peu à peu s’usent.
Les soins domestiques déjà sont confiés aux brus et aux fils.
Dans le jardin empli de fleurs et de bambous, voici l’échiquier et le festin d’alcool,
Au cœur des eaux et des montagnes, un fagot de bois, une canne à pêche suffisent à me réjouir.
Goûtons le plaisir d’une vie sereine, qui connaît sa durée ?
Combien est délicieux un repas frugal avec du sel marin ?
Quatre-vingt-dix ans, à dire vrai, le printemps est tardif.
Mais ce printemps passé, un autre printemps suit.

(À suivre)

Huu Ngoc/CVN

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1. Huit tableaux ou huit paysages classiques dans la peinture chinoise ancienne
2. Dans le texte : «Nghiêu thiên» = le Ciel de Nghiêu, empereur légendaire de l’Âge d’or chinois.
3. Littéralement, chemin du «nuage bleu», «du ciel bleu», image pour désigner la haute vertu ou la haute position sociale.
4. La fleur d’abricotier fleurit en hiver.
5. Image classique de la vie tourmentée par les luttes mesquines.
6. Ce vers signifie : il est nécessaire de faire une démarcation entre le bien et le mal.