Sincères boulettes

"Une antilope !", disait Mr PERRICHON en découvrant un mouflon, au pied du Mont-Blanc. Crédulité de celui qui croit savoir, tout en ne connaissant pas.

>>Service non compris

>>Faites place !

Voyager à travers le monde, c'est mettre à l'épreuve sa capacité de lire un nouvel environnement avec l'abécédaire dont nous disposons. Or, l'alphabet n'étant pas universel, chacun voit ce qu'il veut bien voir. En me promenant à travers le Vietnam, j'ai souvent eu l'occasion de le vérifier, ce qui me permet de vous offrir aujourd'hui un petit florilège d'amusantes erreurs de perceptions. Que les auteurs de ces bévues involontaires me pardonnent s'ils parcourent ces lignes, et qu'ils sachent qu'en me faisant sourire, ils m'apprennent l'humilité ! À savoir : ne jamais croire que ce qui nous est habituel est une évidence pour tous.

Ça change de ton

"Oh ! Des lotus en fleur !". L'exclamation a fusé dans la voiture qui nous conduit dans les montagnes du Nord-Ouest. Immédiatement, mon cortex allume un signal d'alarme. Nous sommes en novembre, dans le Bac Bô (Nord), et il est donc aussi probable de voir des fleurs de lotus dans les étangs vietnamiens que des grappes de gamay en vignoble bourguignon au mois de février. Mais je ne peux pas non plus mettre en doute l'acuité visuelle de ma compagne de voyage, fraîchement venue de France.

Quand le lotus rosit au soleil...

Pour éviter l'ébranlement de mes convictions profondes à propos de la saisonnalité de la flore vietnamienne, je décide de procéder par déduction. "De quelle couleur étaient les fleurs que tu as vues ?". Réponse : "Bleu foncé". Bienheureuse teinte qui me conforte dans ma connaissance de ce pays. Impossible que ce soit une fleur de lotus, car ici elles sont de rose à rouge, avec des nuances de blanc et de mauve. Et quand la réponse à ma seconde question, à propos de la taille de la tige, souligne que la corolle était juste à la surface de l'eau, se dessine plus précisément à mon esprit la fleur de nénuphar. Petite résistance de la part de mon interlocutrice : "Oui, mais c'était de grandes feuilles". Oui, comme les feuilles du nénuphar.

Ne voulant pas laisser mon invitée sur un échec trop cuisant, je fais arrêter notre véhicule à côté d'un champ de lotus, et en profite pour donner un petit cours botanique et culinaire. En montrant l'étendue de feuilles gris-vert qui s'affaissent autour de tiges sans fleurs, j'explique que le lotus est une fleur qui s'épanouit au soleil de l'été, ouvrant sa corolle de larges pétales tôt le matin et se fermant aux heures chaudes de la journée. Je lui montre aussi que pour conserver sa beauté, loin des eaux saumâtres, la fleur est sur une haute tige, qui, en cet automne nordique, ne montre qu'un cône verdâtre dénué de toute parure.

Et comme du jardin aux fourneaux il n'y a qu'un pas, je lui mets l'eau à la bouche en décrivant ce que le lotus offre aux gourmets vietnamiens : salade de cœur de lotus, gâteaux à la farine de lotus, grains de lotus cuisinés, et le summum, le thé parfumé au lotus. Une poignée de thé déposée dans la fleur largement ouverte que l'on referme en liant les pétales, pour qu'en souffrant quelques heures, elle imprègne le thé de son suc. Puis, récupération du thé en laissant les pétales s'ouvrir au petit matin, et infusion avec l'eau de rosée recueillie sur les larges feuilles…

J'arrête là mon cours improvisé et nous reprenons la route pour nous arrêter de nouveau un peu plus loin, devant une mare avec de splendides fleurs de nénuphars d'un éblouissant bleu électrique. Beaux certes, mais rien à voir avec l'impérial lotus.

Ça part en fumée

"Oh ! Du cannabis !". Cri de joie ou de surprise venant d'une amie qui vient découvrir les charmes d'une randonnée en montagne en ma compagnie. Interloqué, je dirige mon regard vers la plante qui semble susciter autant d'intérêt pour cette jeune Occidentale. En me disant in petto que cette personne a peut-être consommé récemment ce que ses yeux lui font miroiter, ce qui pourrait expliquer sa bourde. Car, de cannabis en bord de route au Vietnam, il y en a autant que piste de ski à Tam Dao.

… le nénuphar se prélasse dans l’eau !

En voyant s'agiter les feuilles digitales et palmées sous la brise d'altitude, je ne peux m'empêcher de sourire. "C'est du manioc, pas du cannabis". "Non, non, je t'assure, c'est bien du cannabis". Là, je sens le vent de l'expulsion et d'interdiction de séjour à vie. Si cette jeune femme persiste dans cette voie, j'ignore totalement les effets d'un joint de manioc, et si cela tourne mal, j'aurais quelque peine à l'expliquer aux autorités locales.

Pour éviter le pire, je dois la convaincre de son erreur, et je déracine un plant de manioc. Opération facile s'il en est, car, bonne fille, cette plante se laisse sortir de terre en toute facilité. Devant les yeux interrogatifs de mon impétrante à la fumette sauvage, je casse la racine en deux pour dévoiler la chair d'un blanc laiteux. Et je me transforme à nouveau en mentor culinaire. C'est avec cette tubercule que l'on fabrique la farine de manioc, base de nombreux plats vietnamiens, comme les vermicelles de manioc, qu'il sert aussi à épaissir les sauces et que nous connaissons le manioc en Occident sous la forme de tapioca. J'insiste sur le fait que jamais je n'ai vu un Vietnamien fumer des feuilles de manioc et qu'il serait, à mon avis, fort imprudent de s'y risquer.

Mis à bas les rêves d'un exotisme douteux, nous continuons notre chemin. Quelques centaines de mètres plus loin, des morceaux de racines coupées sèchent sur une toile étalée sur la route : le manioc s'étale dans toute sa blancheur. "Tiens, il y a des zébus au Vietnam !". Cette fois-ci, c'est une exclamation de surprise. En effet, nombreux sont ceux qui pensent que le Vietnam est la patrie du buffle, et que le zébu se cantonne en Afrique. Erreur ! Sur les digues qui longent le fleuve Rouge, ils sont bien là ces grosses bêtes avec leur impressionnante bosse noire qui leur donne l'air d'un voilier terrestre.

Si le buffle est le tracteur favori des paysans dans les montagnes, le zébu est l'auxiliaire infatigable de ceux qui charrient de la terre ou des cailloux le long du fleuve. Joug passé devant la bosse, tête basse, il tire puissamment les carrioles sur des sentiers pierreux ou des chemins boueux. Placide comme son cousin le buffle, il appartient aux paysages du Vietnam. Bientôt, n'en doutons pas, j'aurais de nouveau quelques perles du même genre à vous offrir !

Gérard Bonnafont/CVN

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