Gibbon Blanc ou l’histoire d’une Immortelle qui choisit une vie de mortel

Parmi les romans en vers nôm (écriture démotique sino-vietnamienne), Bach Viên (Gibbon Blanc), anonyme, est une histoire idyllique à happy-end.

Cette histoire fait l’objet d’un roman d’amour dont les péripéties sont racontées dans cent quarante poèmes en nôm. Le nôm est l’écriture idéographique, essentiellement phonétique, inventée probablement au XIIIe siècle, pour transcrire les œuvres de la littérature populaire. Tandis que les œuvres savantes et les écrits administratifs étaient rédigées en han (chinois classique),- homologue du latin dans l’Europe du Moyen Âge.
Notre littérature moderne remonte à la fin du XIXe siècle, au temps de la colonisation française avec l’emploi du quôc ngu (écriture romanisée qui a remplacé le han et le nôm). Le roman en vers nôm, très florissant, a donné naissance à de nombreuses œuvres dont Kiêu, le chef d’œuvre de notre littérature nationale.

Le roman en vers nôm Bach Viên


L’histoire de Bach Viên (Gibbon Blanc) est connue sous le nom de Lâm tuyên ky ngô (Merveilleuse rencontre parmi les forêts et les sources). Elle est moins populaire que les autres romans en vers nôm sans doute parce que sa forme (un ensemble de huitains qui se suivent), se prête moins au genre narratif que les vers 6 plus 8 pieds qui se succèdent sans interruption. Jusqu’à ce jour, ou ignore le nom de l’auteur de Gibbon Blanc mais l’analyse textodologique le situe au XVIIe siècle.

Et voici l’histoire idyllique de Gibbon Blanc :

Une Immortelle est chasée du Palais lunaire. Elle est exilée au monde des mortels pendant un certain temps afin d’y expier le grave péché qu’elle a commis. Métamorphosée en Gibbon Blanc, d’où son nom Bach Viên, elle se fait moine dans une pagode. À force d’ascèse, elle se purifie et se transforme en une belle jeune fille. Elle vient habiter dans un palais construit par magie.
Un jour, l’étudiant Tôn Khac, qui a échoué au concours mandarinal de la capitale, rentre à son village et la rencontre. Il accepte son amour et jure de vivre avec elle un amour qui défie les karmas. Ils ont par la suite deux enfants. Le hasard fait qu’un ancien camarade d’école de Tôn Khac voyage dans la région et frappe à leur porte. Mis au courant de l’étrange affaire d’amour, cet ami remet à Tôn Khac une épée sacrée qui pourrait révéler si Bach Viên est démon ou non. Bach Viên découvre tout de suite l’épreuve. Indignée, elle abandonne le foyer. Mais quelque temps après, elle ne peut s’arracher à son amour. Elle revient vivre avec son mari et ses enfants. Six ans après, au terme de sa pénitence, elle dit la vérité sur son identité féerique, puis regagne le séjour des Immortels. Mais là, le chagrin d’amour la dévore à tel point que l’Empereur du Ciel, ayant pitié d’elle, lui permet de reprendre sa vie familiale dans le monde de l’éphémère.
Le Gibbon Blanc vietnamien s’inspire d’un conte chinois de la période des Tang (VIIe-IXe siècle), mais c’est une récréation vietnamienne qui diffère de l’original sur plus d’un point. L’amour des jeunes gens y est plus naturel, plus spontané, il n’est pas arrangé par une entremetteuse comme dans la version chinoise. Dans le conte chinois, Bach Viên, réincarnation d’un gibbon, finalement redevient gibbon et rejoint ses congénères dans la forêt. L’histoire vietnamienne a une happy-end : Bach Viên le gibbon redevient immortelle, mais elle choisit de rejoindre la terre pour goûter l’amour chez les mortels. Ci-dessus sont des extraits du Lâm tuyên ky ngô.

L’histoire sur Bach Viên a été racontée au théâtre, sous forme de cai luong (théâtre rénové) ou chèo (théâtre classique)

I. La nostalgie
(À la fin de son éveil, Bach Viên rentre au Ciel, mais elle est tourmentée par le souvenir de son union).
Depuis que mes pieds foulent le domaine des nuages et des Immortels,
Les serments anciens demeurent dans mon cœur.
Je suis hantée par nos rêves sur l’oreiller du phénix (1)
J’évoque tristement nos visages unis dans le miroir de l’oiseau Loan (2)
Le printemps au déclin voit sa floraison se faner,
Comme la neige, la douleur blanchit mes cheveux.
Le Fleuve d’Argent hélas ! nous sépare (3),
Quand donc aurons-nous le bonheur d’être réunis ?
II. Pleine d’amour
(L’empereur du Ciel, touché par l’amour de Bach Viên, lui permet de revenir sur terre. Elle y rencontre Tôn Khac à nouveau. Celui-ci lui dit son attachement).
Depuis votre départ, perdu comme la lune au milieu des nuages,
De cet amour commun, pourquoi dois-je porter la part la plus lourde ?
Sur dix mille lieues, pareilles à une muraille, des souffrances amoncelées.
L’Océan du malheur, depuis ces trois automnes, est toujours plein de larmes.
À peine ai-je posé mon front sur l’oreiller que le papillon m’invite à rêver (4)
Durant les cinq veilles de nuit, j’attends, impatient, le vol des oies messagères.
Dans les festins joyeux du Palais Cannelier (5)
Songez-vous aux douleurs amères d’un tel amour ?
III- Réponse de Bach Viên
Ô vous qui daignez me parler ainsi, voici ma modeste réponse :
Comment aurai-je osé me montrer infidèle !
Obéissant à notre grand destin, je vous ai autrefois confié mon corps de jade,
Depuis, souffrant d’un amour douloureux, mon âme est pareille aux soies emmêlées.
Les cinq veilles (6), je suis emplie de nostalgie,
Mon être (7) est déchiré sans cesse de souffrances.
Je croyais éternellement subir mon déplorable sort,
Je n’ose penser qu’à nouveau, ma robe s’embaume du parfum d’amour.

Huu Ngoc/CVN

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(1) Oreiller brode de phénix
(2) Loan : variété de phénix. Loan Kinh : miroir au phénix. Allusion à l’anecdote racontée dans le Di Uyên (Jardin des merveilles). Un prince possède un phénix qui reste muet trois années durant. Sa femme lui suggère de le mettre devant un miroir. L’oiseau voyant son image croit voir sa compagne et se met à chanter. Au milieu de la nuit, il meurt dans un sursaut de détresse.
(3) Fleuve d’Argent (Voie lactée) : allusion au couple du Bouvier et de la Tisserande - deux constellations du Ciel qui seraient deux époux condamnés à être séparés par la Voile lactée et autorisés seulement à se rencontrer un fois l’an, au 7e jour du 7e mois lunaire.
(4) Allusion à un passage de Tchouang tseu, qui rêvait d’être métamorphose en papillon.
(5) D’après la tradition, sur la lune pousse un cannellier. D’où l’expression «Palais du cannelier», synonyme de séjour des déesses.
(6) La nuit était divisée en 5 veilles.
(7) Mon être : litt : les neuf replis (des entrailles).

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