10/07/2018 11:59
Si pour certains la coupe déborde, pour la plupart elle n'a jamais été aussi proche des lèvres. Je parle ici de la Coupe du monde de football dans laquelle le Vietnam, comme bien d'autres pays, se noie avec allégresse!
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Les restaurants attirent de nombreux clients lors de la saison de la Coupe du monde.    
Photo: Lê Lâm/VNA/CVN

Tous les visiteurs sont d’accord: le Vietnam est un pays paisible, certes un peu bruyant dans la vie quotidienne, mais, éducation oblige, dont les sentiments s’expriment de façon discrète. Contrairement à d’autres cultures, plaisir ou chagrin ne donnent pas lieu à des manifestations assourdissantes de cris, pleurs et autres hurlements. Ici, on se la joue plutôt soft! Mais quand la folie du football frappe, le vietnamien "Jekyll" se transforme en vietnamien "Hyde"!

Ambiance paisible

En cette fin d'après-midi, je suis tranquillement attablé, sur le balcon d’un restaurant qui borde une charmante placette, non loin du lac Hoàn Kiêm. J’aime beaucoup l’endroit, avec son aspect St Germain des Prés, ses petits restaurants blottis l’un contre l’autre, et son agitation perpétuelle. Du haut de mon mirador, j’ai une vue superbe sur les allées et venues d’innombrables jeunes qui viennent s’y détendre après une longue journée de travail. Devant les façades des restaurants, les motos s’agglutinent en une masse compacte qui progressivement envahit tout l’espace disponible. Si une voiture a le malheur de s’aventurer dans le dédale des petites rues qui confluent jusqu’ici, elle s’englue inéluctablement sur l’inertie des deux roues au repos.

Aussitôt, ponctué par le rythme du klaxon automobile, un ballet bien réglé se déroule sous nos yeux: les placeurs de moto (en France on dirait les voituriers) virevoltent, déplacent ici un scooter, là une motocyclette, poussent celle-ci, dégagent celle-là. Comme un immense jeu de Taquin, les engins dégagent progressivement un couloir, pour permettre au quatre-roues de se faufiler parmi les deux-roues, qui après son passage reprennent leurs aises au milieu de la place. In petto (pour nos amis francophones peu familiers des locutions adverbiales d’origine étrangère dans la langue française, vérifier le sens de cette expression dans le dictionnaire, avant de conclure que je me laisse aller à la vulgarité!), je constate que tout cela se déroule dans une atmosphère bon enfant, sans énervement, ni échanges d’insultes, et je souris en imaginant une scène identique aux alentours du Café de Flore, non loin de la Seine.

Ambiance explosive

Alors pourquoi, dans cette tumultueuse sérénité, suis-je brusquement frappé par des hurlements de gaulois chargeant l’armée romaine? Sous l’effet d’une tornade acoustique, les nems harmonieusement disposés sur une assiette au centre de la table, sont atteint de la danse de St Guy, et je dois me cramponner à mes baguettes pour éviter que celui destiné à mes papilles ne s’échappe! La place entière semble brusquement prise d’une passion tonitruante: les cris fusent de toutes part, les bras se lèvent au ciel en un élan compulsif, certains sautent frénétiquement en l’air, d’autres éclatent en larmes. On s’étreint, on s’embrasse, on se congratule à grands coups sur l’épaule… Mon épouse et moi nous regardons avec inquiétude. Le Vietnam a-t-il perdu la boule? Lui, habituellement impavide, s’adonnerait-il à l’exaltation méditerranéenne sous l'effet caniculaire? Y aurait-il eu une information annonçant que l’an prochain, tous les impôts seraient supprimés?

Perdu dans ces conjectures, j’entrevois brusquement l’origine de cette fureur de joie, en apercevant dans la plupart des mains, de grands verres emplis d’une bière mousseuse que leurs propriétaires ingurgitent à grandes lampées entre deux vociférations. Dans le monde entier, l’association de clameurs et de bière ne peut aboutir qu’à une seule cause: le football. Un œil jeté par la fenêtre, sur l’écran qui trône dans la salle suffit à me donner confirmation.

Ce soir, c’est un des nombreux matchs qui ponctuent la Coupe du monde de football. Et même si les Vietnamiens n'y participent, ils prennent fait et cause pour l'un ou l'autre des pays en compétition. Et un but vient d'être marqué! Je n’épiloguerai pas sur l’étonnement que me procure toujours l’effet, sur les masses, de 20 hommes en shorts courant derrière un unique ballon, pour finir, quand ils l'ont récupéré, par s'en débarrasser le plus vite possible dans un filet!  Mais, rassuré sur la raison de ce délire, je termine mon repas, dans une atmosphère de kermesse, laissant mes concitoyens dans l’extase footballistique.

Ambiance bon enfant

Le Vietnam s’est qualifié en finale de la Coupe d’Asie des nations U23 pour la première fois.
Photo : CTV/CVN

Et encore, cette fois-ci, le Vietnam n'est pas concerné directement. Je me souviens de la liesse populaire qui avait envahi le pays lors de la qualification en finale des moins de 23 ans, la fameuse U23. Je suis certain que ce jour là, les satellites d’observation ont du avoir les enceintes saturées par les clameurs qui sont montées jusqu’à Ông Troi (Ciel), pour saluer cet exploit historique. Nuit blanche pour les aficionados exultant, nuit blanche pour ceux qui ne bénéficiaient pas d’une étanchéité acoustique suffisante…

Ce jour-là encore, le Vietnam s’éclatait en jetant par dessus les buissons sa réserve proverbiale. Un vrai régal pour le spectateur que j’étais de voir tous ces gens, jeunes et vieux, garçons et filles, hommes d’affaire ou ouvriers, petits et grands, se comporter comme des enfants devant un sapin de Noël, à l’heure de l’ouverture des cadeaux. Quel plaisir de voir s’exprimer sans retenue ce bonheur sympathique. Et c’est justement cela qui me frappe le plus: le côté familial de cette explosion de joie. Rares sont les pays où les matchs de football ne donnent pas lieu à des débordements de violence, où des affrontements entre supporters ne font pas couler le sang, où des rassemblements ne sont pas l’occasion pour des casseurs de piller ou de violenter. Ici, rien de tout cela.

D’ailleurs, il n’est que de voir le nombre de jeunes enfants accompagnant leurs parents, voire même quelques poussettes de bébé transportant de futurs adorateurs du dieu football, pour vérifier combien l’ambiance était d’abord bon enfant. J’avoue que je préfère cette façon de faire la fête, plutôt que la manière guerrière de certains qui comparent le foot à un combat où "on va mettre le feu".

Finalement, le Vietnam, même dans la joie hystérique d’une victoire sportive, reste égal à lui-même: on débride, mais sans violence. Et ça, c’est rafraîchissant, même si on est hermétique au football!

Gérard BONNAFONT/CVN
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