30/10/2016 10:10
Cette chronique est un peu plus personnelle et pourrait concerner n’importe qui, dans n’importe quel pays du monde. Sauf qu’au Vietnam, elle prend une dimension particulière, et je voudrais rendre hommage à tous les anonymes qui se sont décarcassés pour moi alors que rien ne les y obligeait.
La beauté de la vieille ville de Hôi An, province de Quang Nam (Centre).

L’effet Papillon, vous connaissez ? La fameuse chaîne d’événements qui se suivent les uns les autres et dont le précédent influe sur le suivant.

On part d’un événement insignifiant au début de la chaîne pour arriver à une chose catastrophique à la fin. On peut évoquer aussi l’effet boule de neige. Si l’on n’arrête pas sa course, la petite boule qui dévale le flanc de la montagne grossit, grossit, grossit, à devenir avalanche et engloutir une vallée.

Ces dernières semaines, comme d’autres ont pu le faire avant moi, j’ai eu l’occasion de vérifier ces deux principes.

Petite boule deviendra grosse

Hôtel face à la plage. Un crépuscule magnifique qui rosit l’écume. Un regard tourné vers l’horizon, là où le ciel se noie dans l’océan.

Une marche d’escalier qui se cache dans l’ombre du perron. On ne peut pas avoir les yeux au large et au pied en même temps. La cheville ne trouve pas le sol où elle l’attend. Elle se dérobe, se ressaisit au prix d’une petite douleur. Promenade en bord de grève pour aller au restaurant. L’esprit est ailleurs, ne pense pas aux ligaments maltraités.

Repas sous une véranda en feuilles de lataniers. Le temps passe, l’estomac se remplit, l’inflammation s’installe.

Au retour, sous les lampions des guinguettes de bord de mer, la cheville proteste un peu, mais ça ne va pas arrêter l’animal : une nuit de repos et tout entrera dans l’ordre. C’était l’accalmie avant l’orage ! Le mal était ailleurs…

Au réveil, c’est le genou qui proteste véhémentement, en refusant d’accomplir une de ses tâches essentielles : plier la jambe. J’ai l’impression d’être devenu un vieux pirate sur le retour avec une jambe de bois. Tant pis, il faut avancer, quitter l’hôtel, prendre l’avion pour Dà Lat (province de Lâm Dông, sur les hauts plateaux du Centre), où le voyage doit continuer.

Promenade romantique pour qui peut marcher !

Heureusement que je me suis éveillé tôt, car mes ablutions quotidiennes et mon passage d’individu ébouriffé au sortir du lit à celui de personne respectable, digne de paraître en public, me prennent deux fois plus de temps qu’à l’habitude, au prix d’incroyables contorsions, rictus et grognements.

La chaîne d’événements se déroulait, la boule de neige grossissait ! Regards anxieux du chauffeur de taxi qui ne comprend pourquoi je dois tenir ma jambe gauche comme un vulgaire parapluie pour m’installer dans son véhicule. Je le rassure d’un sourire de circonstance en lui assénant un elliptique "Tôi bi đau chân" ("J’ai mal aux jambes") qui semble lui suffire pour nous emmener à l’aéroport en prenant mille précautions pour ne pas me secouer.

À l’enregistrement, ma démarche chancelante inquiète l’hôtesse. Je décline sa sympathique proposition de me fournir une assistance à l’embarquement : j’entrerai dans le grand oiseau d’acier en boitant, mais je rentrerai debout !

Le couple qui m’accompagne se tient de part et d’autre de moi, près à me rattraper si je vacille. Les pas sont douloureux : le genou est en pleine révolte. Il en gonfle de colère.

Commisération des policiers de sécurité qui me font passer en premier. J’ai même droit à l’épaule généreuse d’un charmant officier pour m’aider à franchir le portique de sécurité. Les derniers mètres qui me séparent de l’avion, je m’appuie sur tout ce qui me tombe sous la main : sièges, murs, colonnes, épaules compatissantes. Je m’écroule sur mon siège, rangée du fond, jambe tendue dans le couloir, en priant que l’équipage évite l’obstacle pendant le vol !

Chaîne de solidarité

À l’atterrissage, mon genou a doublé de volume : il s’épanche de plus en plus. La douleur est juste suffisante pour me donner la dose d’adrénaline qui me permet d’avancer à pas comptés jusqu’à la sortie. Nouvelles contorsions et moult grognements pour me caler à la place du passager avant.

On met mon siège en position couchette, réduisant du tiers la place de mes compagnons de voyage, à l’arrière. Le chauffeur se sent obligé de se transformer en ambulancier. Tandis qu’il nous explique ses problèmes d’arthrose des mains, il fonce comme un bolide sur la route qui relie l’aéroport à la ville. Nous échappons à l’accident, pas aux vibrations et autres tressautements d’une chaussée parfois capricieuse.

À l’hôtel, il ne faut pas moins de trois personnes pour m’extirper du véhicule, et me conduire à ma chambre. Je m’écroule sur le lit : j’ignorai que je passerai les trois semaines à venir quasiment alité ! Impossible de m’asseoir normalement, impossible de me tenir debout, sans une aide extérieure. Sauf à m’offrir les services d’un porte-malade, je dois me contraindre à l’évidence.

Si je veux me mouvoir a minima, il me faut des outils. Je missionne mes compagnons de voyage pour qu’ils se mettent en quête d’accessoires aptes à prendre le relais d’une jambe rebelle et d’un genou en grève.

Tranquille... Quand on ne peut pas se déplacer, il reste la vue sur la Rivière des Parfums, à Huê (Centre).

Après avoir écumé les pharmacies de Dà Lat, ils reviennent avec une paire de béquilles. J’aurai préféré des cannes anglaises qui donnent à l’invalide la classe du sportif ayant eu un accident lors d’une compétition et qui apportent une certaine noblesse à la démarche claudicante. Les béquilles me donnent plutôt l’air de l’infirme qui a perdu tout espoir, abandonne ses jambes pour s’appuyer sur ses aisselles en se cramponnant aux barres. Ça rapetisse l’impotent ! Mais tout compte fait, c’est sans doute cela qui m’a permis de bénéficier d’une immense chaîne de soutien tout au long d’un périple où, en dehors de quelques dizaines de mètres franchies avec parcimonie, sur trois pieds, je ne pouvais qu’être allongé.

Une fois n’est pas coutume, mais je voudrais remercier tous ces équipages de Vietnam Airlines qui m’ont transporté de Dà Lat à Hô Chi Minh-Ville, de Hô Chi Minh-Ville à Huê, de Dà Nang à Hanoï, en me dorlotant. L’attention du personnel de sol qui me soutenait (impossible de m’asseoir dans une chaise roulante !), la gentillesse de cette hôtesse qui a insisté pour prendre mon sac à dos, presque aussi lourd qu’elle, pour me conduire jusqu’à l’avion. L’extraordinaire sollicitude de toutes ces équipes de vol qui ont toujours réussi à me trouver trois sièges libres, pour que je puisse voyager semi allongé.

Je remercie la patience infinie de tous ces chauffeurs de taxi et de minibus qui m’ont transporté d’aéroports en hôtels, de ville en ville, en transformant leurs banquettes en couche moelleuse. Sans oublier la sympathie de tous ces personnels d’hôtels qui se mettaient en quatre pour me faciliter les trajets, qui m’installaient le mieux possible pour que je puisse prendre mes repas, comme les Romains, allongé sur le flanc. C’est cela que je voulais dire, au début de cette chronique : cette compassion chaleureuse, sans pitié déplacée, sans apitoiement inutile, dont savent faire preuve les Vietnamiens donne une toute autre couleur aux avanies de la vie. Pas de regard indifférent, pas de manifestation de rejet ou d’agacement : juste des mains tendues…

Je commence à retrouver mes marques. Après trois semaines et soins appropriés, je peux retrouver des positions de bipèdes, même si je sais qu’il me faudra encore quelques jours avant de pouvoir redécouvrir le monde en flânant dans les rues. Pour le moment, je continue à me faire dorloter en… tirant au flanc !
 
Text et photos : Gérard BONNAFONT/CVN


 
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