17/10/2016 10:05
Pour le Tây (étranger), intimité veut dire calme, recueillement, voire parfois solitude volontaire. Ici, intimité veut dire très, très proche les uns des autres. Qu’on se le dise, au Vietnam, on vit ensemble et on partage tout : les bons et les mauvais côtés de l’existence.
>>Ici, c’est différent
>>En toute indiscrétion !
>>Il n’y a pas d’heure pour les braves

Combien de fois me suis-je fait invité dans ces fêtes de mariage qui se déroulent en toute intimité, au milieu du trottoir, débordantes d’entrain jusqu’au milieu de la chaussée. Il suffit que je m’arrête sur le trottoir d’en face pour qu’un invité, souvent éméché, vienne me chercher et me prenne par la main pour me faire rentrer sous le dais festif.
 
Et si j’ai le malheur de féliciter les mariés en vietnamien, c’est le délire. On m’assaille de questions, on m’offre des tonneaux de bière, on me félicite à grands coups de claques dans le dos. Pour un peu, le marié c’est moi. Les invitées féminines s’intéressent subitement à ma situation matrimoniale. Pensez un Tây qui parle vietnamien, c’est un parti intéressant : la moitié du chemin est déjà fait !

Enfin, un endroit tranquille !

Bienveillance matrimoniale
 
Refusant la bière, évitant les questions, ignorant les regards brillants, j’arrive, en général, à m’extirper de ce trop-plein d’affection, au moment de la fatidique présentation du bétel. Accessoire indispensable de toutes manifestations et cérémonies importantes, la chique de bétel se compose de quatre matières : la noix d’arec pour le goût sucré, la feuille de bétel pour le goût piquant, l’écorce de racine chay (Artocarpus tonkinensis) pour le goût amer et la chaux pour le goût ocre. Symbole de l’amour fraternel et conjugal, elle doit être mâchonnée avec attention et délicatesse.
 
Comprenez-moi que pour moi, qui suis incapable de manger des sardines en boîte à cause des arêtes et du raisin à cause des pépins, mâchonner du calcaire, végétal et bois est au-dessus de ma volonté ! Ceci étant, bien des fois, je n’ai pu m’évader qu’en prenant la chique dans la main et en faisant mine de mordre dedans, tout en m’esquivant habilement, la chique finissant dans ma poche au grand dam de mon épouse qui oublie parfois de me faire les poches avant de jeter mes vêtements dans la machine à laver.
 
Le bon côté, c’est aussi de se faire inviter à boire de l’eau chaude quand on se promène dans les montagnes, au milieu des minorités ethniques. Là aussi, il faut comprendre ce qu’intimité veut dire, quand on est convié à entrer dans une maison sur pilotis au toit en feuilles de lataniers. Après s’être déchaussé, et avoir ravalé sa honte d’avoir une chaussette trouée à l’orteil, il faut faire semblant d’ignorer la jeune femme à demi vêtue qui repose, épuisée, sur une natte, à peine cachée par un rideau, mal fixé au plafond, et prendre le temps de s’intéresser à la grand-mère de 90 ans qui, toute parcheminée, est recroquevillée dans un coin, ne comprenant pas ce que des Tâys viennent faire sur son territoire !
 
Puis, il faut s’asseoir en tailleur, ce qui au-dessus d’un certain tour de taille relève à la fois de l’exploit et de la plongée sous-marine (à cause de l’apnée prolongée), et ensuite déguster avec une gourmandise ostentatoire de petites tasses successives d’une eau bouillie, au goût incertain. Mais la chaleureuse hospitalité qui nous est offerte vient à bout de toutes les papilles récalcitrantes, et de ses intrusions dans l’intimité des familles de ces montagnes, je ne garde que le bonheur des sourires lumineux et l’éclat de plaisir des regards.
 
Mais, comme en toute chose, comme en ying et yang, il y a l’autre côté du miroir, ou plutôt du mue, en l’occurrence ! Vivant au milieu de la communauté vietnamienne, il m’arrive parfois d’être un peu las des visites inopinées des voisins et surtout des voisines, qui annexent ma maison, à n’importe quelle heure du jour, pour le moment, mais je ne sais ce que l’avenir me réserve. Passe encore qu’elles viennent pépier à l’heure où je regarde mon feuilleton télé préféré, passe toujours qu’elles suivent mon épouse dans notre chambre pour admirer un vêtement, alors que je suis encore dans mon lit, passe, mais de justesse, qu’elles ouvrent la salle de bain pour venir récupérer je ne sais quel accessoire de beauté, alors que je suis en train de me raser !

Ici aussi..., mais pour combien de temps encore ?

Communauté bruyante
 
Mais quand je me lève pour une fois à 10h00 du matin, et qu’en petite tenue de nuit, barbe et cheveux ébouriffés, je descends prendre le copieux petit déjeuner que ma moitié m’a préparé, et que je suis obligé de le consommer au milieu d’une cour de jolies femmes qui commentent tout ce qu’elles peuvent voir et tout ce qu’elles deviennent, alors là, le vase déborde.
 
Je propose alors à ma femme de quitter l’intimité à la vietnamienne pour rejoindre l’intimité à l’occidentale. Et c’est comme cela, que de temps à autre, nous nous retrouvons seuls dans une chambre d’hôtel pour une journée ou deux, coupés du monde, comme un couple illégitime ou de jeunes mariés en lune de miel…
 
Cette fois, j’avais choisi par Internet un hôtel étoilé à proximité du Vieux quartier de Hanoï, ouvert depuis une semaine : suite avec balcon, vue sur les toits de Hanoï avec le miroitement du lac dans le lointain, bref, l’écrin hédoniste dans toute sa splendeur. Laissant derrière nous, avec un peu de remords, notre fille, sa tante et la chienne, nous arrivons devant notre lieu de… ressourcement !
 
Du coin de l’œil, je remarque que la maison contiguë à l’hôtel n’a plus de toit et que des gravats jonchent le sol, laissant supposer une démolition en cours. Je m’ouvre de mon inquiétude quant aux éventuelles nuisances à une charmante réceptionniste, qui m’assure qu’il est inutile de me faire du mauvais sang, lequel je dois garder froid, en attendant que l’atmosphère et les circonstances le rendent chaud, car les ouvriers ne travaillent plus.
 
Bon sang ne saurait mentir, donc je crois l’hôtesse et nous nous installons dans notre luxueuse intimité au 7e étage, avec vue sous les étoiles. La suite relevant de l’intime, je passe directement à 07h00 du matin. Entre Capoue et Cythère, je suis brutalement ramené au monde des hommes par un bruit trépidant ! Il reste, à la hauteur du 7e étage, de l’autre côté du mur de notre chambre, une corniche en béton que le propriétaire de l’excavation voisine décide de faire tomber à grand renfort de marteau-piqueur.

Si la fureur de Zeus ne me prend pas, c’est que mon épouse, avec un calme olympien, m’explique que c’est normal, que si le voisin doit casser sa corniche, aujourd’hui, à 20 cm de ma tête de lit, c’est son choix, et qu’il faut le respecter.
 
Mon intime conviction, c’est qu’il vient de mettre à bas mon intimité conjugale. Et ce jour-là, j’ai vraiment pris la mesure du «vivre avec» au Vietnam : alors que casque audio sur les oreilles, son réglé à fond, j’essayais d’oublier le piqueur complètement marteau, au rythme d’un opéra wagnérien, c’est Morphée qui berçait ma femme !
 
Je ronfle donc si fort que cela, dans l’intimité !?
 
Texte et photos : Gérard BONNAFONT/CVN
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