04/06/2017 10:03
Lorsqu’ils se sont mariés, il avait 92 ans et elle, 83 ans. Ce couple incroyable, d’ethnie Tà Ôi, vit depuis quatre ans une vie conjugale heureuse. Rencontre.
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Dans le district montagneux d’A Luoi, province de Thua Thiên-Huê (Centre), Quynh Hoàng, 96 ans, est connu comme le loup blanc. Un nonagénaire bon pied bon œil, fin connaisseur du khèn, une sorte d’orgue à bouche en bambou. «Au sein de la communauté Tà Ôi, seul Quynh Hoàng confectionne des khèn. Malgré son âge, il en joue encore bien, à tel point qu’il fait toujours vibrer le cœur des femmes», révèle un habitant local.

Quynh Hoàng et sa femme Hô Thi Tuyêt, 87 ans, vivent dans une maison sur pilotis au bout du village. C’est en 2013 qu’ils ont décidé de se marier. L’homme accueille les visiteurs avec un large sourire tandis que sa femme prépare le thé. À la demande des visiteurs, le nonagénaire sort son khèn et exécute une belle mélodie, accompagnée par la voix veloutée de sa femme.

Le nonagénaire Quynh Hoàng et sa femme, Hô Thi Nguyêt, 87 ans.
Photo : CAND/CVN

Le khèn, l’arme secrète des séducteurs

Après avoir avalé une tasse d’alcool de riz, Quynh Hoàng commence à raconter son «histoire d’amour sans pareil», comme la population locale se plaît à la qualifier. «Je suis né dans une famille paysanne pauvre. À 15 ans, mon père a commencé à m’apprendre à jouer du khèn, l’outil magique pour trouver sa moitié», explique-t-il. La tradition Tà Ôi veut en effet que les jeunes couples se forment au «marché de l’amour», un lieu mystérieux où les garçons jouent du khèn et les filles chantent et dansent.

C’est là qu’ils se content fleurette et que des liens se tissent, avec le mariage en ligne de mire. Or, il s’avère qu’un bon joueur de khèn attire beaucoup de jeunes filles. Et inversement, une bonne chanteuse et danseuse fait des ravages dans les rangs masculins. «La première fois que je suis venu au marché de l’amour, je me sentais un peu ridicule devant les hommes qui jouaient du khèn avec brio. J’ai alors décidé de me perfectionner auprès d’excellents joueurs du village», se rappelle Quynh Hoàng.

Au fil des semaines et des mois, il progresse à grand pas, avec comme récompense plus de succès féminins qu’espéré. «Bien des jeunes filles ont exprimé le souhait de me suivre. Mais j’avais toujours l’impression de ne pas avoir trouvé la bonne personne», avoue-t-il. Les années passent, le jeune homme est toujours un cœur à prendre. Puis un jour, la rencontre qu’il attendait : une belle fille du village voisin, dénommée Tuyêt, qui a 9 ans de moins que lui. Une excellente chanteuse de surcroît, ce qui n’est pas pour lui déplaire.

Mais, alors que les deux amoureux semblent promis l’un pour l’autre, la guerre éclate. Nous sommes en 1945, c’est le début de la résistance anti-française. Le jeune homme s’enrôle. Peu de temps après, la jeune fille se porte volontaire pour aller au front, avec l’espoir de le retrouver.

Les hasards de la vie

L’année 1954 est celle de la victoire de Diên Biên Phu. Les Français sont définitivement chassés, et la  paix revient dans le Nord du pays. Tuyêt rentre dans son village natal, alors que Quynh Hoàng reste dans l’armée et participe à la lutte anti-américaine. La jeune femme attend désespérément le retour de son homme mais, poussée par sa famille, se retrouve obligée d'en épouser un autre avec lequel elle aura deux enfants. Sur le front du Sud, Quynh Hoàng n’a pas oublié la jolie Tuyêt. Entre deux combats, il joue des airs folkloriques avec son cher khèn, espérant que le vent les amène jusqu'à sa terre natale. Et puis un jour, il est informé que Hô Thi Tuyêt s’est marié.

Quynh Hoàng (assis) et sa femme (1re à gauche) accueillent un couple de touristes australiens chez lui. Photo : CAND/CVN

Quynh Hoàng, lui aussi, doit vivre sa vie. Une jeune guérillero locale lui exprime un jour ses sentiments. L’amour naît, pour finalement aboutir au mariage, dans le maquis, le long de la légendaire piste de Truong Son. Ils auront quatre enfants, deux fils et deux filles. En 1975, la guerre finie, Quynh Hoàng, accompagné de sa famille, rentre à A Luoi. Et de reprendre sa vie de paysan. Les beaux souvenirs de jeunesse lui reviennent parfois en mémoire, mais jamais il n'a l'intention de partir à la recherche de Hô Thi Tuyêt. La page des amours adolescents semble définitivement tournée.

Les décennies passent. Et puis un jour de l’année 2010, les anciens amoureux se rencontrent, par hasard, dans un «marché de l'amour» ! Tous les deux sont veufs et, apparemment, la solitude leur pèse. Malgré les rides qui ont profondément creusé les visages, ils se reconnaissent instantanément. «J'avais le cœur qui battait comme un jeune homme, et elle avait des trémolos dans la voix», avoue le nonagénaire. Ils redeviennent des amis intimes. Les rendez-vous sont réguliers, et la musique accompagne souvent ces rencontres. La joie se lit dans les yeux du vieillard lorsqu'il se rappelle le moment où Tuyêt lui a susurré: «Chéri ! Je voudrais venir vivre chez toi».

«Quel bonheur pour moi d’écouter une déclaration d’amour à mon âge !», s’exclame-t-il. Au début, enfants et petits-enfants ne voient pas d’un bon œil cette union mais, devant l’évidence de leur amour, ils donnent leur aval. C’est en 2013 qu’a lieu le mariage, avec tous les rites solennels des Tà Ôi, devant toute la communauté.

Depuis quatre ans, les deux époux nagent dans le bonheur. Ils aident leurs enfants dans les tâches du quotidien. Le soir, après le dîner, entourés de leurs petits-enfants et de jeunes villageois, Quynh Hoàng joue du khèn et Tuyêt l’accompagne de sa voix veloutée. Même si les corps vieillissent, la capacité à aimer, elle, ne vieillit jamais. Alors hauts les cœurs, «champagne», vivent les mariés et vive l'amour !

Nghia Dàn/CVN
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