08/01/2017 10:10
Je l’ai souvent dit : le Vietnam change à une vitesse stupéfiante. Et quand ce changement s’accélère, cela peut conduire à des situations pour le moins cocasses.
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Comme tout pays moderne, le Vietnam n’est pas avare d’aménagements, de rénovations, ou de créations de nouveaux espaces. Des routes apparaissent là où hier il y avait encore des forêts profondes, des maisons émergent là où il n’y avait que collines herbues, des quartiers entiers surgissent de terre comme des champignons après la pluie, des bicoques font place à de somptueux immeubles… Le pays se transforme si vite que même Lac Long Quân (Roi dragon, ancêtre des Vietnamiens selon la légende - Ndlr) peinerait à s’y retrouver. Alors, pensez que le simple humain que je suis peut parfois être dépassé par cette frénésie !
 
Drôle de numéro
 
Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas absenté pour aller respirer l’air de mon pays d’origine. L’occasion faisant le larron, je profite d’une conférence à tenir pour y flâner quelques jours. Un saut de puce de quelques heures et, par la magie de l’action combinée de la portance, la traînée, la traction et le poids, je passe d’Asie en Europe. Je retrouve les trains à grande vitesse, les arbres effeuillés par le froid, les fromages onctueux, les badauds qui se bousculent dans les magasins avant les fêtes de Noël, et toutes ces choses qui me font dire que finalement rien n’a changé, malgré ma longue absence.
 
Après quelques jours, l’heure du retour a sonné, et je laisse la puce faire un salto arrière pour me retrouver tout près du fleuve Rouge. À peine mon téléphone a-t-il quitté le mode avion qu’il me transmet un message urgent : «On se retrouve chez nos amis». Provenant de mon épouse, l’invitation devient une injonction ! Ma valise et moi sautons donc dans un taxi pour rejoindre l’adresse que je communique à un chauffeur hilare de m’entendre parler vietnamien. Sa joie est tellement manifeste qu’il passe la totalité du trajet à me raconter sa vie, et à tenter de connaître la mienne. Heureusement, je pratique la curiosité vietnamienne depuis assez longtemps pour savoir ne pas répondre aux questions tout en paraissant y répondre ! Enrichissante conversation qui nous laisse le temps d’arriver au 265 de la rue indiquée.
 
Au moment où le taxi s’arrête pour décharger humain et valise, j’ai comme une sorte d’éblouissement : je ne reconnais ni l’immeuble ni les magasins alentour. Sans doute est-ce une blague, un décor de théâtre que mes amis facétieux ont monté pour me souhaiter la bienvenue. Ou alors, un entrepreneur astucieux est en train de rénover les façades et les protègent par une bâche en trompe-l’œil, à l’image de ce qui se passe en ce moment au bord du lac Hoàn Kiêm. Ou bien, j’ai dû m’endormir dans le taxi, et je vais me réveiller pour me retrouver en terrain connu.

Avant, les cyprès sommeillaient au flanc de la colline.

Mais, à me pincer au sang, force est de constater que je suis bien éveillé, et que je fais bien face à d’honorables façades qui n’ont rien à faire à ce numéro-là. Et s’insinue jusqu’à mes neurones perturbés le fait que si des murs inamovibles n’ont rien à faire sous un numéro amovible, sans doute est-ce le numéro qui, lui, n’est pas à sa place.
 
Fort de ce postulat, je laisse mon regard vaguer en arrière dans la rue, et je reconnais, au loin, la tour caractéristique qui jouxte la maison de mes amis. Bon prince, mon chauffeur accepte de faire demi-tour et de me débarquer devant la bonne maison, qui porte maintenant le numéro 144. Bien que la maison voisine porte le numéro 263.
 
Je renonce à comprendre, me saisis de ma valise et me rue chez mes amis. Quelques minutes plus tard, j’aurai l’explication : pendant ma courte absence, il a été décidé de changer la numérotation de la voie et, comme certains propriétaires n’ont pas suivi le rythme, l’ancienne numérotation cohabite parfois avec la nouvelle. Je ne voudrais pas être le facteur préposé au quartier !
 
Drôle de chantier
 
Mais cette mésaventure n’est rien en comparaison de celle qui m’est arrivé, il y a deux jours. Je décide de montrer mon jardin secret à des visiteurs qui souhaitent découvrir un Vietnam un peu différent de celui des vitrines pour touristes. Voilà pourquoi, à 200 km de Hanoï, notre voiture part à l’assaut d’une route sinueuse et abrupte qui doit nous amener dans un endroit, entre ciel et terre, où se cultivent des théiers millénaires.
 
Pendant tout le voyage, j’ai vanté le panorama extraordinaire, le petit village niché à contre-pente, les bosquets de cyprès, les petits cochons noirs qui courent en liberté sous les taillis, le sentiment de pénétrer dans une sorte d’Éden qui serait resté tel qu’à la création du monde. Et les curieux arbres aux allures antédiluviennes qui dressent leurs larges branches-ombrelles à flancs de coteaux ne pourraient me démentir.
 
Aussi ai-je du mal à comprendre la noria de camions chargés de terre pierreuse, nous contraignant régulièrement à frôler le bas-côté pour éviter une collision qui tournerait vite à notre désavantage. J’ai encore plus de mal à comprendre la présence de pelleteuses qui, à intervalles réguliers, font ce pour quoi elles sont conçues : pelleter la terre d’un endroit pour la déposer à un autre, laissant ainsi de profondes excavations après leur passage. Pourquoi tous ces travaux de terrassement ?

Bientôt ils se mireront dans un beau lac !

Avec placidité, notre chauffeur considère que l’on élargit la route parce qu’elle est trop dangereuse. L’idée est séduisante sur le plan de la sécurité routière, mais me laisse perplexe quant à l’opportunité. Quasiment personne n’emprunte cette route ! Qu’importe, quand nous arriverons au sommet, nous pourrons garer notre voiture à côté de la belle maison de bois dont le propriétaire nous propose du si bon thé vert à chaque fois que j’y passe, et nous pourrons partir nous perdre dans une nature sauvage en empruntant le chemin qui nous conduira sur des sentiers oubliés des hommes…
 
Encore quelques centaines de mètres et quelques dizaines de virages, et nous sommes arrivés. Stupeur ! Là, où je suis venu un mois auparavant, la belle maison de bois est devenue un entrepôt de sacs de ciment, le petit chemin est fermé par une palissade de tôle. La nature sauvage laisse place à une géhenne mécanique d’où s’échappe des bruits de moteurs martyrisés par l’effort : on creuse, on fouille, on déterre, on broie. Mon petit jardin secret est devenu un immense trou boueux !
 
Ébranlé par ce tremblement de terre esthétique, je peine à saisir l’explication que me donne un habitant : on transforme en lac le petit étang où pataugeaient cochons, buffles et chevaux. Il faut vivre avec son temps, et s’ouvrir au tourisme ! D’où l’élargissement de la route, la mise en œuvre d’un lac pour pêcher, et sans doute plus tard la construction d’un hôtel, avec vue sur la vallée…
 
Quand je vous dis que ça change vite ici ! Même Fregoli n’arriverait pas à suivre.
 
Texte et photos : Gérard BONNAFONT/CVN
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